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Rugby

Bernard Laporte : Canaliser les ego

Bernard Laporte
Coach de rugby
"Un vestiaire a besoin d’ego, pas d’égoïstes. La star doit être là pour apporter une plus-value à l’équipe. Sinon, cela peut poser des problèmes…"

Pourquoi recruter des ego ?

Certains entraîneurs, paraît-il, se méfieraient des joueurs aux ego trop prononcés ; sans doute par crainte de voir leur autorité grignotée, l’harmonie de leur vestiaire mise à mal… Bernard Laporte, lui, les traque au contraire. « Avec des gens neutres, tu ne gagnes pas ! », assure l’intéressé. Évidemment, celui qui, joueur, dirigeait avec succès la fameuse 1ère ligne béglaise « Les Rapetoux », et qui, entraîneur, a signé de solides conquêtes avec le Stade Français, le XV tricolore ou aujourd’hui le RC Toulon, ce fort en gueule sait de quoi il parle. « Un mec avec un ego n’accepte pas ce qui ne va pas, il a toujours envie d’être le meilleur, et cette force intérieure donne envie aux autres de le suivre. Tous les champions, j’en suis convaincu, ont un très fort ego ».
Un joueur avec un ego est « un sportif différent des autres car né pour gagner », insiste le manager, décidément sous le charme de ces tempéraments d’exception. Avec, au-delà de son rôle sur le terrain, une responsabilité « d’exemple » pour le collectif et un devoir de « représenter le staff sur le terrain ». « Joueur, j’adorais mon entraîneur mais sur le terrain, il ne comptait pas. C’est méchant ce que je dis, mais je pense la même chose de moi aujourd’hui (rires)… À un moment, le leader prend le commandement ».
Voilà pourquoi, s’il invite tout entraîneur ambitieux à ouvrir grand les portes de son vestiaire à pareils joueurs, « perfectionnistes, compétiteurs, ambitieux », Laporte recommande néanmoins un rendez-vous en tête-à-tête au préalable. « Avant de recruter un joueur, je veux connaître l’homme ! Dans le monde du rugby, on a besoin de gens qui partagent, qui plus est lorsque ces derniers arrivent avec un nom… J’ai besoin d’informations, savoir si le gars vient juste pour lui ou pour fédérer et apporter un plus ». L’ego, comme un poison ou une richesse… » Dans leurs choix, je vois beaucoup de clubs qui se trompent et continuent de se tromper », ironise le coach toulonnais.

Comment manager les ego ?

« Moi, ce qui me plaît dans le rugby, serine Bernard Laporte, ce n’est pas que le ballon soit ovale. Ce qui me plaît, ce sont les autres ! » Dans un vestiaire d’ego tourmentés, exacerbés, enfouis ou détonants selon à quel champion ils appartiennent, notre manager dit d’ailleurs trouver le sens profond du coaching : proximité, présence, transparence. « Un champion demande un accompagnement important. Il y a ceux qui dégagent beaucoup d’ego et qui, dans leur déclaration, peuvent mettre en péril le collectif ; eux, il faut les tempérer. D’autres, en revanche, ont besoin d’être boostés ». À l’image de Mathieu Bastareaud, un colosse surpuissant mais trop souvent sur la retenue, au mental « cyclique », avoue Laporte. Lui avait besoin d’être coaché, d’être valorisé, d’être bougé parfois aussi ! Un jour, je lui ai dit « Mathieu, il y a un seul joueur comme toi dans le monde ; mais si tu n’en prends pas conscience, on n’avancera pas ». Plus tard, il me fera cette déclaration que je n’oublierai pas : « Merci pour tes coups de gueule. Tu as fait de moi non seulement un joueur différent mais un grand homme ». La nature d’un Jonny Wilkinson, qui a évolué au RC Toulon de 2009 à 2014, pose, elle, d’autres problématiques – on n’a pas dit problèmes – à un manager : plus d’écoute pour deviner les doutes, plus d’échanges pour soigner les détails, plus d’analyses pour chercher l’excellence, etc. « Le rugby, c’est leur bébé », s’enthousiasme Laporte en se souvenant des « yeux de Jonny » lors de leurs multiples discussions. « J’ai le sentiment que plus le joueur est un grand joueur, plus il a besoin de parler avec le coach, d’être rassuré : à ses yeux, il n’a jamais été assez bon », en conclut-il aujourd’hui.
Un manager incapable de compter son temps avec sa star anglaise, mais qui refuse de s’entêter avec un caractère fragilisant le collectif. « L’ego négatif, cela se gère, ou pas. Si après avoir beaucoup donné, le gars ne veut toujours pas comprendre, on touche le point de non-retour. Dans ma tête, c’est fini ! »

Et l’ego du coach dans tout cela ?

Joueur, entraîneur, sélectionneur… Quel que soit son poste, Bernard Laporte n’est pas d’un naturel à aimer subir les événements. Bien sûr, s’il dit aujourd’hui puiser son énergie dans ses joueurs – « j’ai besoin d’eux, besoin de les voir : ils me remplissent le réservoir » (sic) –, on peut le croire. Seulement, si le moteur peut se montrer explosif, l’ego de celui qu’on surnomme parfois « Bernie Le Fou » n’y est pas étranger. Un ego qui rejette le moyen, l’à-peu-près, l’endormissement. Même après un titre de champion d’Europe. « Si tu ne fais que regarder la Coupe en te disant qu’elle est belle, tu ne gagnes plus, justifie notre coach. La fête d’après-match, dans le vestiaire, avec les supporters, les 3-4 bières avec les potes, OK. Mais après, l’exigence doit revenir, avec cette question : est-on capable de re-souffrir (sic) ensemble ? Si c’est non, et je l’ai dit à mon équipe, je m’en vais ! » L’ego doit être au service du collectif, toujours avec cette quête de victoire. « La crédibilité aux yeux de tes joueurs, elle vient de ton savoir, de ta connaissance technique ; mais tu ne réussiras avec eux que si tu es humainement meilleur que les autres entraîneurs, si tu aimes tes joueurs, si tu les transcendes », avertit Laporte.
Et tant pis si cela passe par de sévères recadrages – « une équipe doit être vivante ! » –. Qu’importe aussi, à écouter l’ancien secrétaire d’État aux Sports, si certains entraîneurs à l’ego surdimensionné finissent par attirer toute la lumière médiatique à eux, par devenir les vraies stars de leur groupe. « Moi, j’aime les coachs différents, valide l’Aveyronais, lorsqu’on évoque le cas Mourinho, l’entraîneur de football portugais. Qu’il prenne de la place ne me dérange pas ; à condition qu’il le fasse également pour protéger ses joueurs quand la situation devient plus tendue. Les joueurs voient très vite si vous entraînez pour vous ou pour eux ». À ses yeux, d’ailleurs, le management en entreprise répond aux mêmes codes : « Si le patron cherche plutôt à avoir sa photo dans Le Figaro qu’à aider et encourager ses salariés, il ne tirera jamais la quintessence de leur potentiel… »

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