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Natation

Romain Barnier – Viser la perfection

Romain Barnier
Coach de natation
Le grand jeu est d’inscrire les athlètes dans une quête de perfection… tout en sachant très bien qu’on ne l’atteindra jamais ! Seulement si vous ne cherchez plus la perfection, vous arrêtez de progresser.

L’importance du plaisir

Dans la cité phocéenne, le Cercle des Nageurs de Marseille est une institution. Une vue « carte-postale » sur l’anse ensoleillée des Catalans, ses trois bassins, ses hommes forts du Waterpolo et, bien sûr… ses champions de la natation ! Les Gilot, Lacourt, Manaudou coachés au quotidien par Romain Barnier, même pas 40 ans mais un palmarès doré. Une certaine vision du management aussi, loin « des cahiers russes », « de cette époque où l’on alignait des longueurs, et encore des longueurs ». Sa peur ? L’érosion mentale qui arrive après plus de dix ans de pratique d’un sport répétitif. Sa conviction ? Lorsqu’on arrête de réfléchir, on apprend mieux. Alors à contre-courant de ce qu’enseignait « la vieille école de natation », le manager des lieux a fait le choix d’une approche ludique aux entraînements : « pendant les séances, on change de nages, de matériel, jusqu’à faire des choses absurdes parfois comme traverser la piscine sur un Swiss-Ball (ballon gonflable)… ça ressemble presque à Intervilles ! ».
Histoire d’en faire des athlètes « aquatiques mais aussi athlétiques », Romain Barnier n’hésite pas non plus à sortir ses nageurs de l’eau pour parfaire leur condition. « Ils font du vélo, du volley, sont invités à des jeux de réflexes, des jeux rythmiques aussi… Étant donné que ce sont des sportifs aux tendons souples, on évite simplement les sports d’impact ». L’intéressé n’est pourtant pas un farouche partisan du risque zéro.
Récemment, et avec son accord, deux de ses nageurs sont partis sauter en chute libre sur leur temps personnel ! « Je pense, justifie-t-il – au moment où résonnent derrière lui des cris d’enfants en maillot de bain – qu’il est nécessaire de créer des territoires où chacun a la liberté de travailler, de s’amuser, d’explorer… pour que l’ensemble fonctionne ». Alors bien sûr, tant que « les pièces du puzzle » (sic) ne sont pas toutes mises en place, cet ensemble ne veut pas toujours dire grand-chose.
En se remémorant une expérience avec Fabien Gilot, Romain Barnier s’amuserait presque de son idée directrice : « faire en sorte que les athlètes ne se rendent pas compte de tous les progrès qu’ils accomplissent ». « L’année dernière, en préparation des championnats du monde, Fabien se retrouve à six mètres de l’Australien James Magnussen… Six mètres sur un 100 m, devant le public français, vous imaginez la claque sur son orgueil ! Et au final, lors du relais des Mondiaux cette fois, les deux nageurs partent ensemble, Fabien le bat de quelques centièmes et la France devient championne du monde (suite à la disqualification des États-Unis). » La réussite d’un travail pouvant parfois aller jusqu’à dérouter le principal intéressé – le nageur – mais répondant à une vraie expertise et bien sûr à une cohérence.

Le pari du collectif

Convaincu qu’à force de vivre ensemble, un couple finit par ne plus s’écouter, influencé aussi par son expérience américaine lors de ses années de nageur, Romain Barnier ne croit pas vraiment au vieux modèle « entraîneur-entraîné » et exige d’être entouré dans son travail. Très entouré, même. À ses côtés donc, trois entraîneurs de l’équipe élite, deux préparateurs physiques, deux kinés, un médecin et un préparateur mental. « C’est un mode de management qui a un avantage extraordinaire en termes de vie car il y a alors un projet commun, fait-il observer, l’œil pétillant. L’inconvénient, en revanche, c’est le risque d’accorder moins de temps à l’individu ; et cela, j’essaie justement de le compenser en multipliant les compétences. » Des personnes avec chacune sa spécificité, chacune sa sensibilité, chez qui l’athlète peut trouver le réconfort, le conseil, la critique, la cohésion sociale, selon les aléas de son parcours, professionnel comme privé. Au milieu de ses partenaires nageurs, il trouve une émulation aussi, un environnement qui le pousse vers le haut. « Je ne suis pas le pionnier de ce système, tempère humblement Barnier. L’ascension de Laure Manaudou s’est par exemple faite sur ce travail à plusieurs nageurs : il y avait autour d’elle tout un groupe au service de la performance. On en a d’ailleurs souvent parlé ensemble : seule, sans ses sparring partners, sans ce collectif à l’entraînement ou en dehors, elle ne se serait pas construite vers la victoire. »
Au passage, à lire l’anecdote suivante livrée par Romain Barnier, son frère cadet s’est peut-être lui aussi propulsé sur le toit du monde grâce à certains mots échangés avec ses collègues au bord des bassins d’entraînement… « Lorsque deux ans avant les JO, Fabien Gilot, champion du monde, vient voir Florent Manaudou et lui dit « toi, tu as un talent énorme » ; pareil compliment a un impact immense sur l’athlète, beaucoup plus fort que s’il venait de l’entraîneur. Après, si l’entraîneur lui dit aussi qu’il fait des choses superbes à l’entraînement, si le préparateur physique l’assure qu’il a un potentiel extraordinaire, c’est toujours bien. Mais trois voix, c’est naturellement mieux qu’une. Pour moi, martèle le bientôt quadragénaire, cette vie collective est un système vertueux évident. »

Le stop aux préjugés

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, à ce que l’on entend même au bord de certains bassins parfois, le geste parfait en natation n’est pas forcément celui qui est le plus beau, le plus fluide. Avec le temps, Romain Barnier jure en tout cas avoir tiré un trait sur cette idée reçue. Son exemple est du reste édifiant. « À part pour les amoureux de force brutale, la nage bras tendus de Florent Manaudou ou de Frédérick Bousquet n’est pas forcément la plus esthétique comparée à d’autres techniques. En revanche, elle s’avère d’une efficacité redoutable sur les épreuve de sprints. » Le geste parfait n’existerait donc pas ? « Si, il est celui qui s’accorde le mieux aux prédispositions de l’athlète, à cet élément si particulier qu’est l’eau… et qui coûte peu en énergie. » Celui, en clair, qui aboutit à une course parfaite… Notre spécialiste appréciera qu’on n’ait pas écrit « idéale » ! « Pour un entraîneur, la course idéale est celle que va mener de bout en bout son athlète. La course parfaite, en revanche, est celle où on n’est jamais sûr de rien, où on voit son nageur derrière, puis, alors qu’on ne l’attend plus, finir par toucher le premier. Il n’y a rien de plus beau ! »
Le sport, dans son essence, avec ses imprévus, ses énigmes… et sûrement pas ses avis définitifs, un des grands combats de Romain Barnier depuis son séjour aux États-Unis. « Quand on est Français, on a grandi dans un système où, très jeune, on vous a jugé, catalogué, dit que votre niveau sera ce que vous êtes… Le fait de travailler à plusieurs (voir ci-dessus), avec des gens de cultures différentes, permet d’y croire, de faire tomber cette peur de la gagne. » Une barrière mentale qui, une fois franchie, en amène hélas souvent une autre. « Parce qu’après leurs victoires, les athlètes se disent qu’on va encore attendre plus d’eux et cette attente empêche certains de s’exprimer », a souvent observé cet ancien sportif de haut-niveau pour qui le travail dans l’eau ne dépasse pas « 20 % » dans la réussite d’un nageur. Là, l’échange verbal et la réflexion deviennent alors décisifs afin de mettre le passé de côté et stimuler une motivation nouvelle. « L’idée est de trouver un demain aussi beau qu’hier, détaille cet homme rarement à court d’idées et de bonnes formules. Un demain automatiquement plus beau car c’est toujours plus dur de réussir une deuxième fois. » Sans doute que la perfection apparaît, dès lors, aussi moins loin…

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