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Cyclisme

Choisir et épauler un leader

Marc Madiot
Coach de cyclisme
Un leader croit en lui, dispose de qualités physiques et mentales supérieures à la moyenne, fait sentir qu’il est le meilleur… Il doit être aussi capable de drainer les autres derrière lui.

Pourquoi lui ?

Forcément capitale dans la réussite finale de l’entreprise, la nomination du leader s’annonce comme une étape ô combien délicate, complexe, inconfortable pour le manager en charge de la décision. À en croire Marc Madiot pourtant, celle-ci serait presque naturelle. « S’il y a bien sûr un travail à effectuer avec et autour de lui, un leader ne se fabrique pas, promet en préambule le directeur de la FDJ.fr. On devine assez vite qui peut relever cette mission. Dès les premiers coups de pédale, on voit celui qui a cette flamme supplémentaire pour faire la différence ». Le paramètre physique s’affiche décisif, histoire que le leader assume déjà sa légitimité au sein du groupe. « L’avantage, dans le vélo, c’est qu’on a mal aux jambes… et c’est donc celui qui fait le plus mal aux autres qui devient leader, sourit Madiot. On n’impose pas un leader : une loi de la jungle l’installe, en quelque sorte, toute seule… ». Seulement, attention : parce qu’il endosse la responsabilité de faire des résultats, parce qu’il subit en contrepartie une pression exacerbée (en interne, comme du monde extérieur), le n°1 de l’équipe ne peut être qu’un athlète aux capacités physiologiques fortes et développées.
« Tous les coureurs d’exceptions que j’ai eu à diriger avaient, comme point commun, un minimum de caractère, confirme le patron de Demare et Pinot. Comme dans un puzzle où vous avez besoin de toutes les pièces pour que ça marche, il faut impérativement un mental en soutien du physique. » Un « mental » qui transpire le plus souvent en course. « D’un naturel assez réservé, Hinault devenait un tueur (sic) quand il roulait ; Thibaud (Pinot), d’apparence timide, devient « un autre homme »… Sur un vélo, on sent chez certains coureurs cette envie et cette capacité d’aller chercher le leadership. »

Quelles relations en interne avec lui ?

On l’imagine, le choix d’un leader fait parfois naître au sein de l’équipe des jalousies, peut générer quelques tensions… « Seulement, rappelle Madiot, même si la personne à côté de vous ne vous aime pas, ne vous apprécie pas, ne veut donc pas que vous soyez devant elle, elle devra s’y résoudre si vous êtes le meilleur ». Et donc, défendre et protéger son n°1 en course. Car entre équipiers et leader, un intérêt commun : « la gagne, qui s’accompagne de sonnant et trébuchant », sourit le manager. « C’est le nerf de la guerre, nous sommes un sport pro !, enfonce-t-il. Alors si le leader réussit à gagner la confiance des autres, si celle-ci devient presque aveugle, le match est quasiment gagné. »
Le match, pas forcément l’amitié. « Il y a des leaders avec lesquels vous pouvez extrêmement bien travailler, sans pour autant avoir envie de partir en vacances avec eux ; et vice versa, prévient l’ancien partenaire de Bernard Hinault et Laurent Fignon. À ce niveau, il n’y a pas de règle. » Bien que favorable au « petit mot sympa du leader envers un équipier à l’arrivée d’une étape », au « partage de sa prime les soirs de victoire », le manager français se méfie d’ailleurs d’un trop grand « copinage » au sein de son groupe. « Il peut y avoir un certain endormissement, précise-t-il. Le tirage de bourre (sic), la concurrence, c’est sain, ça tire vers le haut. À condition de maitriser cela, bien sûr… Mais tout en conservant sa sérénité, le leader doit sentir une forme de danger, une épée de Damoclès au-dessus de sa tête pour donner le meilleur. » Un leader souvent… « pressé », a remarqué au fil des années Madiot. « Les coureurs qui ont du talent sont souvent fantasques, ne doutent de rien et pensent qu’ils peuvent tout réussir très rapidement… À nous, entraîneurs, de leur faire comprendre qu’il y a des étapes à franchir, qu’une carrière se construit progressivement. On est souvent dans un rôle d’accompagnement pour gérer l’impatience, stabiliser (sic) le personnage. »

La pression extérieure comme pire ennemi ?

C’est sans aucun doute, ici, un des paramètres qui suscite le plus de vigilance chez Marc Madiot. « Parce que le milieu du sport n’est pas un monde de « bisounours » et si la hiérarchie finit vite par être clairement installée au sein de l’équipe, les observateurs extérieurs, eux, peuvent se montrer très agressifs ». Il pense au public, mais aux medias surtout. « Ce n’est plus comme il y a vingt ou trente ans où seuls quelques journalistes et une poignée de caméras couvraient les courses, fait-il observer. Aujourd’hui, avec tous les nouveaux medias, tous les nouveaux moyens de communication, les sources de perturbation sont fréquentes et parfois violentes ». Et le leader, dont on attend toujours plus que les autres, catalyse naturellement les critiques. « Moi, j’essaie de prévenir, de protéger, mais c’est difficile, avoue Madiot, 55 ans. Mes coureurs sont de la génération de Facebook, Twitter, et pour eux, les commentaires sur ces réseaux sociaux peuvent avoir plus d’importance, plus d’impact que certains articles de journaux. Dans ces cas-là, j’essaie de leur faire comprendre que critiquer en se cachant derrière un pseudo, c’est facile. »
Madiot rassure aussi, rappelle par exemple à son homme fort mais soudainement fragilisé que « lui aussi a droit à l’échec », « mais pas en permanence sinon, ce n’est plus un leader » clarifie, dans la foulée, l’intéressé. Un double vainqueur de Paris-Roubaix qui regrette son époque « plus tranquille », « plus calme ». « Désormais, on est dans l’immédiateté : on n’accepte plus les excuses, il faut tout de suite et toujours des résultats. Si vous êtes mauvais, on vous broie. » Un phénomène surmultiplié lors du Tour de France, épreuve reine par excellence, où l’attente médiatique s’avère exceptionnelle. Une menace encore plus aiguisée que d’habitude pour le leader. « Le Tour, c’est à la fois ce qu’il y a de mieux…et de pire, ironise d’ailleurs Madiot. Je conseille vraiment à mes coureurs de ne pas aller sur les réseaux sociaux à ce moment-là. Je vous assure : heureusement que toutes les courses ne sont pas comme celle-ci ; sinon, on vieillirait énormément ! ».

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