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Judo

Que faire des points faibles de son athlète ?

Cathy Fleury
Coach de judo
"Face à certaines problématiques, forcément, on tâtonne... C’est de l’humain ! C’est de l’incertain ! Mais pour celui qu’il entraîne, le coach doit rester un repère de sang-froid."

Déjà, ne pas les taire.

« J’aime les choses claires, nettes ». Lors de notre heure et demie d’entretien avec Cathy Fleury, la déclaration revient à intervalle régulier. Elle la répète, la martèle, toujours avec énergie, parce qu’elle n’en démord pas : « Il n’y a qu’en étant vraie qu’on peut comprendre ». Alors vous l’aurez deviné, pas question à ses yeux que ses judokates cherchent à garder sous silence leurs points faibles. À les masquer. « Ce serait peine perdue, notamment avec les moyens techniques et images dont on dispose aujourd’hui », prévient l’ancienne championne olympique. « Et puis, enchaîne-t-elle, l’humilité, c’est aussi reconnaître la compétence des autres. Pour s’entraîner en étant performant, il nous arrive souvent dans notre sport de nous préparer face à nos futures adversaires, avec leur coach à côté. Et tous observent ! Le point faible évident, tout le monde va donc le connaître au final… » À commencer, naturellement, par le coach de l’athlète en question, qui voit son élève au quotidien, le suit, étudie ses réactions selon les situations, les difficultés… « Mais même si on a certainement détecté très tôt les points faibles, ce n’est pas aux entraîneurs d’en parler en premier, coupe Cathy Fleury. Moi dans ces cas-là, je cherche plutôt à amener ma judokate à exprimer cette fragilité, cette vulnérabilité ; sinon, le résultat ne sera pas le même. » Un mode de fonctionnement qui exige « une relation de confiance forte, établie entre l’athlète et son coach », « une connaissance approfondie l’un de l’autre »… Du temps, en somme, « pour que la parole soit libérée, pour ne pas avancer en fermant les yeux, en faisant comme si ces points faibles n’existaient pas. » Notre experte y voit même un passage obligé pour son sportif vers la réussite. « Parce que faire l’inventaire personnel, c’est être clair avec soi-même et avouer ses faiblesses à son coach, c’est se donner les moyens de pouvoir s’améliorer, d’être performant. »

Essayer de les régler…

À tout problème, sa solution. Si la maxime vaut peut-être pour la mécanique, elle apparaît sans doute un peu trop simple, trop carrée pour le management humain…  Mais devant les faiblesses exprimées par son athlète, l’entraîneur peut tout de même orienter, chercher à corriger. « On parle avec notre judokate, on travaille certaines techniques, on essaie en fait beaucoup de choses, dans la douceur ou dans la fermeté, énumère Cathy Fleury. Avec l’accord du sportif, on peut même faire appel à un psychologue pour être conseillé. » Plus original parfois, le changement de voix aussi ! « Nous nous sommes rendus compte qu’une consigne sans effet jusqu’alors sur une athlète pouvait,  prononcée par quelqu’un d’autre, provoquer une réaction. Comme nous sommes plusieurs entraîneurs autour de l’équipe, on en profite », sourit l’intéressée. Ce n’est pas sa seule astuce pour régler certains points faibles de ses filles. Les échanges verbaux étant très limités lors des compétitions, Cathy Fleury et la judokate –l’affaire exige, là aussi, une réelle complicité dans le binôme–, conviennent de mots que l’on qualifiera « à plusieurs entrées » pendant le combat. « Quand je crie « avance » par exemple parce que cette athlète a tendance à subir, elle comprend « impose-toi, dirige, refuse la position d’attente ».  Et puis, il y a cette faiblesse qui, sur quelques secondes, disparaît et à laquelle il ne faut surtout pas donner l’occasion de revenir frapper. « Même s’il ne s’agit que d’un entraînement, il faut pointer tout exemple réussi : « super », « c’est exactement cela ». En plus, comme je ne verse pas trop dans les compliments, ça fait son « effet » lorsque cela arrive… » Il est d’autant plus essentiel de valoriser l’acte réussi, que celui-ci est amené à être rappelé dans le futur. « Le jour où notre athlète montre à nouveau sa faiblesse, confirme notre coach, on va lui renvoyer en mémoire ces images positives. Cela va lui apporter de la confiance, cela va lui signifier qu’elle a déjà affronté ce genre de situation et, surtout, qu’elle a la solution. On essaie de gommer les points faibles de nos athlètes, conclut avec modestie Cathy Fleury. Même si notre priorité reste plutôt d’insister sur leurs points forts. »

…ou s’en servir !

On plaisante, bien sûr ; mais en écoutant Cathy Fleury, on s’est demandé un instant si le Larousse n’allait pas finir par devoir corriger sa définition de -perfectionniste*- ! Parce qu’on a bien compris que, dans sa quête de perfection en termes de résultats, elle ne s’obstinera jamais à façonner un athlète « 0 défaut ». « On ne peut pas passer toute la journée sur le dos des sportifs en se concentrant sur leurs points faibles. A un moment donné, quand la fragilité persiste, on doit faire avec. Et la transformer, au contraire, en une force ! » Réfléchir, mettre en place des stratégies et être malin surtout. « Dans notre milieu où tout le monde connaît les faiblesses de l’autre, rappelle notre coach, on imagine que l’adversaire va chercher à venir dans ce domaine censé être un point faible. Alors aux entraînements, on travaille des réponses bien spécifiques, qu’on ne dévoile évidemment jamais lors des stages internationaux (sourires)… Et une fois la compétition, on utilise le point faible comme un leurre, comme un appât, pour surprendre ! » Cathy Fleury sait de quoi elle parle. Régulièrement en difficulté au début de sa carrière face aux gauchères, où elle est tombée plus de vingt fois sur « ippon seoi nage » (une technique consistant à passer avec l’épaule en-dessous de l’adversaire pour le soulever et le faire tomber), celle qui finira au sommet du judo mondial n’a jamais cherché à empêcher ses rivales de rentrer cette technique. « Une fois ma riposte bien maîtrisée à l’entraînement, via un mouvement appelé « yoko guruma », je les laissais justement s’engager avec confiance pour mieux les cueillir. » Quand la vulnérabilité devient un atout. Quand la vulnérabilité n’en a aussi jamais été une, parfois ! Confronté à d’autres références que les siennes, il arrive en effet que l’entraîneur soit aussi pris au piège de ses a priori et s’inquiète à tort d’éventuelles faiblesses. Comme les pleurs réguliers de cette athlète les matins de compétitions. « La première fois que je l’ai vue en larmes, je me suis dit « c’est foutu, elle ne gagnera jamais ! » et puis j’ai compris que c’était en fait sa manière à elle de lâcher du stress, d’être prête pour livrer son combat. » À ses judokates, le mot d’ordre de Cathy Fleury est d’ailleurs sans appel aujourd’hui : « Soyez vous-mêmes ! Avec vos armes, avec votre personnalité ! » Sans complexe, on l’aura compris…

*Tendance à vouloir faire tout avec un souci exagéré de la perfection.

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