Danse

Chaque jour, je pense à mes profs de danse

Lisa Robert
Lisa Robert, 28 ans, est depuis 2012 danseuse dans la compagnie DCA de Philippe Decouflé. Elle est actuellement en tournée avec “Contact”, sorte de comédie musicale, délurée, inclassable. Elle évoque pour Votre Coach, le rôle de ses premiers professeurs ainsi que l’influence de trois “maîtres” qui ont contribué à faire la danseuse qu’elle est aujourd’hui.

Mon premier Conservatoire, ma deuxième maison

“J’ai commencé la danse à six ans dans un petit conservatoire auvergnat, à Thiers, et j’y suis restée jusqu’au bac. J’y allais tous les jours après l’école. C’était vraiment ma deuxième maison. Même si nous étions dans un conservatoire, il n’y avait pas de notion d’élitisme : tout le monde était admis aux examens et seuls ceux qui le désiraient passaient les concours. Nous ne ressentions pas de pression, juste le plaisir de danser, le bonheur de partager sa passion avec ses copines. J’ai le souvenir que les professeurs nous encourageaient énormément à exprimer notre créativité. Par exemple, ils nous laissaient l’accès à des salles de cours pour inventer nos propres chorégraphies et, de temps en temps, ils jetaient un œil à nos créations, nous donnaient des conseils, nous encourageaient. Très exigeants, ils nous poussaient techniquement, mais toujours dans la bienveillance. Nous avions trois professeurs très différents que j’adorais, chacun dans son genre. La prof de classique, qu’on pourrait s’imaginer sévère, était complètement « fofolle », d’une grande gentillesse et toujours gaie. Ensuite, il y avait Ludmila, qui enseignait la danse contemporaine. Elle me fascinait, parce qu’elle était à la fois très belle et très sévère, et paraîssait ainsi inaccessible. Et enfin, le prof de jazz, Michel Maleysson, très moqueur, s’adressant aux enfants comme à des adultes, et avec beaucoup d’humour. C’est lui qui m’a présentée à Kada Ghodbane.

Trois professeurs, trois caractères, trois maîtres de la danse

Après mon bac, j’ai rejoint la troupe de Kada Ghodbane où je suis restée trois ans. Je suivais les classes de la compagnie, en même temps que je poursuivais des études de lettres modernes. J’ai beaucoup appris grâce à cette première expérience dans une compagnie professionnelle, mais je me suis enfermée dans le travail purement technique, en studio, et j’avais du mal à m’épanouir artistiquement. C’est alors que Kada m’a proposé de le suivre à Vichy où il ouvrait le centre Pléiade avec Raza Hammadi et Sadok Khechana, dans un lieu merveilleux, le Majestic, une ancienne salle de bal avec des lustres immenses. C’est là où je me suis construite auprès de ces trois personnages, qui ont été quelque part mes « Maîtres ». Qui le sont toujours. Chacun, avec sa personnalité et sa manière de transmettre, a façonné la danseuse que je suis.

Avec Kada, j’ai appris l’exigence de la technique, de « sa » propre technique. ll m’a donné cette soif de perfection qui l’anime. Je repense souvent aux phrases qu’il répétait dans ses cours en prenant un accent approximatif, comme “Everyday is a new day”… Cette volonté d’aller toujours plus loin. Avec lui, c’était beaucoup de travail à la barre, beaucoup de travail de rythme, des cours qui ne se terminaient jamais. Kada est un homme qui ne vit que pour la danse. Foncièrement intelligent, il décortique tout, en perpétuelle recherche face au corps du danseur, à la musique, au mouvement. Ce côté intellectuel était contrebalancé par un humour corrosif, presque trash, qui ne passait pas avec tout le monde mais qui me convenait parfaitement.

J’adorais la manière de bouger de Raza Hammadi. Il m’a transmis une manière de danser très sensuelle, sinueuse, rythmée. Peu lui importait la manière dont on souhaitait que les gens nous perçoivent. Si on voulait être liquide, solide ; imposer notre image et ne pas laisser les gens se façonner la leur. Il accordait par exemple une grande importance au regard, à la manière dont on capte le public. J’ai eu avec lui un vrai coup de foudre artistique. Je mesure 1m80 et il m’a aidée à assumer ce corps de grande. Faire de ce qui pourrait être un défaut, une force. Il aimait les ports altiers, la puissance du corps et sa féminité. Avec lui j’ai cheminé vers une autre dimension esthétique.

Sadok Khechana enfin, est vraiment le coach comme on en connaît dans le sport. Petit, tonique, il parle très fort et j’ai eu beaucoup de mal avec lui au début. Étant d’une nature très calme, je ne comprenais pas cette agressivité. Il donnait beaucoup d’exercices, très répétitifs, où l’on va au bout de soi même. Sadok m’a appris à foncer, à ne pas réfléchir, à ne pas s’écouter. Grâce à lui, sur le plan physique, j’ai développé ma tonicité musculaire avec des exercices qui me semblaient impossibles, voire dangereux, et qui m’ont finalement beaucoup apporté. Ses cours sont très simples : on va à l’essentiel et donc on progresse vite. C’était très dur et beaucoup de danseurs se blessaient mais selon lui : « Si tu ne tiens pas le coup à 20 ans dans une école de formation, alors ce n’est pas la peine de vouloir être danseur ! »

Ils ont fait ce que je suis

Ces trois personnages si différents et finalement si complémentaires ont contribué à faire la personne et la danseuse que je suis. Ce sont des gens qui m’ont marquée profondément et auprès de qui j’ai saisi qu’il n’y a pas de vérité unique dans la danse, mais qu’il y a plusieurs chemins, plusieurs techniques, plusieurs manières de voir les choses, et qu’il faut avant tout être curieux, ouvert et malléable pour réussir dans ce milieu. Aujourd’hui, j’ai quitté Vichy pour commencer une autre histoire, j’ai intégré en 2012 la troupe de Philippe Decouflé, chorégraphe populaire, figure emblématique du spectacle. Mais il n’y a pas un jour où je ne pense pas à eux. ”

 

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